« Le Management Socialement Responsable répond à une aptitude à manager démocratiquement afin de tenir compte à la fois des critères de motivation des personnes et des enjeux de performance. »
Le Cabinet Adhere-RH a organisé une rencontre avec Monique Gouiran autour de la publication de son troisième ouvrage « Les indicateurs clés de la RSE et du Développement Durable : L’ISO 26000 au cœur de l’économie coopérative », Avril 2012, éd. Afnor. A cette occasion, elle a bien voulu répondre à nos questions.
Quels liens établissez-vous entre ce livre et votre précédent ouvrage « Ressources Humaines et Responsabilité Sociétale ?
L’ouvrage précédent posait le concept de RSE dans les systèmes d’économie publique et privée. Le but était de donner de la lisibilité à la RSE et au DD afin d’en comprendre le sens et d’informer le lecteur des dispositifs et réformes actuelles dans le domaine. Il annonçait le concept systémique dans son rôle d’articulation de la démarche RSE DD en plaçant les ressources humaines au centre de celle ci. Les concepts y étaient présentés autour d’ un cas concret d’entreprise martiniquaise de droit commun. Le dernier ouvrage le met en scène autour d’un cas concret d’entreprise de l’économie coopérative.
Pourquoi vous êtes-vous intéressée à l’économie sociale et solidaire (ESS) en général et l’économie coopérative en particulier ?
L’économie sociale et solidaire répond aux enjeux de responsabilité sociale, l’économie coopérative à ceux de gouvernance et de responsabilité de l’ensemble des parties prenantes dans l’accomplissement du projet d’entreprise. Il était intéressant d’étudier le mode de fonctionnement de ces entreprises impliquant la participation active des salariés au capital de l’entreprise et de faire le lien avec les enjeux de RSE DD, qui induisent de fait une gouvernance participative et des attitudes construites autour des 7 indicateurs de la RSE (Gouvernance – Droits de l’Homme – Relations et Conditions de travail – Environnement – Loyauté des Pratiques d’affaires – Satisfaction du client, du consommateur et de l’usager – Développement local).
Quelle est la thématique que vous développez dans votre livre ?
L’objectif du livre est de créer du sens entre les concepts systémiques, l’empowerment* (Puissance sur soi ou Puissance d’agir), les sept indicateurs de la RSE et les enjeux du développement durable. Partant des ressources humaines et de leurs comportements au travail, le thème s’articule autour du besoin d’agir et de son inscription dans la durabilité.
De nombreux acteurs de l’ESS semblent opposer les valeurs et pratiques de l’ESS à celles de l’Entreprise Responsable. Qu’en pensez-vous ?
Dès lors qu’il s’agit de considérer les problématiques sociales, économiques et environnementales dans un ensemble favorable à l’atteinte des objectifs de développement durable, nous pouvons dire que l’organisation entame une démarche responsable. Les acteurs de l’ESS qui s’opposent à ce constat occultent souvent que l’entreprise doit pour exister dégager du bénéfice. En fait beaucoup d’acteurs confondent la recherche du profit immédiat dans lequel les individus étaient considérés comme des variables d’ajustement, et le besoin de pérenniser une entreprise, qui, sans bénéfice ne peut plus exister. la responsabilité ne se limite pas à répondre aux règles d’égalité des chances ou de non discrimination mais à accompagner durablement l’ensemble des acteurs d’une entreprise vers la durabilité de l’emploi. La responsabilité induit le besoin pour chacun de se sentir utile et acteur du développement à but d’intérêt collectif.
Quel est votre définition du Management Socialement Responsable ?
Le management socialement responsable répond à une aptitude à manager démocratiquement afin de tenir compte à la fois des critères de motivation des personnes et des enjeux de performance. Le manager est un guide pour ses équipes, il doit leur montrer le chemin pour que chacun puisse, responsablement, s’engager sur une voie d’amélioration permanente. Dans mon premier ouvrage « construire l’entreprise de demain » j’évoquais le concept du « manager sociétal », garant de la dynamique groupale, porteur d’un pouvoir d’identification par lequel il se différencie dans sa capacité à évoluer lui-même et à faire évoluer ses collaborateurs. Le manager doit être capable de donner du sens, de mobiliser l’attention, de générer la confiance et de se gérer lui-même. Il doit pour cela être capable de se remettre en question afin de donner l’exemple, celui d’un capitaine capable de communiquer de manière empathique, de gérer le temps et de prendre des décisions durables en toute équité et transparence. Porteur du projet d’entreprise son rôle est de favoriser un mode de management participatif et de l’accompagner afin de répondre aux enjeux de RSE DD.
Dans votre précédent ouvrage « Ressources Humaines et Responsabilité Sociétale », vous insistez sur la nécessité de repenser les présupposés en matière de relations de pouvoir et d’autorité dans l’entreprise ? Pouvez-vous revenir sur ces questions importantes.
Mon travail consiste à travailler en premier lieu sur les schémas mentaux, première composante d’une approche systémique. Nous sommes tous construits selon un même « logiciel » celui de nos mentalités mais n’avons pas tous reçus les mêmes données. Le niveau de nos principes de réflexes porteur de nos valeurs morales sociales et religieuses influence celui de nos représentations, du sens que nous donnons aux choses. Ces deux niveaux influencent celui de nos orientations générales dans lequel nous trouvons notre rapport au pouvoir et à l’autorité. Nous y trouvons également nos projets, notre rapport aux autres, aux savoirs, etc.
Ces trois niveaux de profondeur influençant directement le quatrième, le seul visible aux yeux des autres, celui des attitudes et comportements, il s’avère essentiel de travailler en profondeur afin de créer des valeurs communes de coopération. Dans une société construite sur des diversités socioculturelles, économiques et environnementales, nos diversités individuelles influencent considérablement la qualité de nos échanges car nous n’avons pas tous le même besoin d’agir et encore moins les mêmes raisons d’agir. Le rapport au pouvoir influençant le premier indicateur de la RSE, celui de la « gouvernance », un travail profond sur cet indicateur est indispensable en amont de toute démarche en matière de RSE et de management.
Cet indicateur influençant celui de « la loyauté des pratiques », aura des répercussions sur l’ensemble des 5 autres indicateurs de la RSE, les relations et conditions de travail, la satisfaction du client, du consommateur et de l’usager, le rapport à l’environnement, le développement local, le respect des droits de l’homme. L’ensemble de mes travaux, et ce depuis 23 ans, réside à la création d’outils favorables au changement des mentalités dans les organisations. Dès que plusieurs personnes sont sensées travailler ensemble à la construction d’un futur commun, il s’avère urgent de favoriser la création, en premier lieu, d’une vision partagée et la création de valeurs communes de coopération dans le respect des besoins de différenciation et d’utilité individuel.
Plus d’une année après la publication de la Norme ISO 2600 où en sont les entreprises françaises dans son implémentation, selon vous ?
La plupart des organisations ne maîtrisent pas le concept RSE DD qui reste très flou dans la conscience collective. Beaucoup n’y voit qu’une démarche écologique. Il nous appartient d’y donner du sens. Les entreprises se posent également la question du coût: combien pourrait leur coûter cette démarche, quels seraient les retours sur investissement ? Cependant de plus en plus d’organisations s’y intéressent d’autant qu’un nouveau décret (2012-557 du 24 avril 2012) pose les obligations de transparence des entreprises en matière sociale et environnementale. Je pense que ce qui inquiète les organisations, est que la partie « responsabilité économique » n’est pas toujours abordée alors qu’elle est la base de la réflexion.
Une entreprise qui n’a plus sa place sur le plan économique ne peut répondre aux enjeux sociaux et environnementaux car elle n’existe plus. Je pense que la performance doit être au cœur de la démarche RSE DD pour que les entreprises puissent s’approprier le concept. Je constate également que de plus en plus de prescripteurs publics intègrent les indicateurs de la RSE dans les conditions d’attribution des marchés. La RSE devient « obligatoire » et sonne souvent comme une sanction supplémentaire. Je pense, qu’il devient extrêmement urgent d’expliquer aux entreprises le sens de cette démarche car elle inquiète souvent plus qu’elle ne fédère.
Vous écrivez que le succès de la démarche RSE dépend avant tout des « aptitudes relationnelles, décisionnelles et organisationnelles de l’ensemble des parties prenantes ». Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Pour donner du sens à la démarche, j’ai procédé à une classification des composantes de l’approche systémique et de l’empowerment dans les indicateurs des aptitudes du manager : communiquer – organiser – décider. Ainsi, si nous reprenons les 4 composantes de l’approche systémique : les schémas mentaux, la vision partagée, le travail en équipe et la maîtrise personnelle, nous nous apercevons que, les schémas mentaux et la vision partagée correspondent à l’aptitude COMMUNIQUER – le travail en équipe à l’aptitude ORGANISER le travail – la maîtrise personnelle à l’aptitude DECIDER. Si nous déclinons la quatrième composante de l’approche systémique « maîtrise personnelle » vers les composantes de l’empowerment nous nous apercevons que : Le besoin d’agir, la compétence, l’estime de soi et la conscience critique interfèrent sur notre capacité décisionnelle. Il s’agit donc de travailler en premier lieu sur ces 4 composantes afin de permettre à l’individu de se positionner volontairement dans l’organisation et non plus en dehors. Dans mes travaux, cette démarche permet de désactiver les freins à la motivation et de construire une dynamique groupale édifiée sur le rôle et l’utilité de chacun dans le projet d’entreprise. L’aptitude à prendre des décisions durables dépend souvent de notre capacité de résilience par rapport à nos habitudes, stéréotypes, convictions, certitudes (nos schémas mentaux), de notre capacité à sortir de la confusion, à marcher vers l’autonomie, à trouver la congruence, pour prendre des décisions responsables et durables.
Le chemin vers la responsabilité est quelquefois long et difficile, chacun peut l’entreprendre, à son rythme. Le rôle du manager est fondamental dans cet accompagnement vers la maîtrise personnelle. Quelquefois, il doit commencer par lui-même pour mieux accompagner les autres. Nous sommes centrés ainsi sur des enjeux de performance : amélioration permanente de chaque individu concerné par l’organisation pour parvenir à une performance économique durable. Les entreprises se trouvant souvent en recherche de « solution immédiate », la crise peut le justifier, s’orientent rarement vers des prises de décision durable. Cela demande du temps et mobilise l’ensemble des acteurs de l’entreprise mais à terme, la démarche est durable.
Quels sont typiquement les missions pour lesquelles les entreprises vous sollicitent ?
Ma spécialité se porte sur les ressources humaines à chaque niveau hiérarchique. Une entreprise fait appel à moi lorsqu’elle a décidé d’orienter son projet d’entreprise vers les enjeux de développement durable, de RSE, mais aussi de certification et lorsqu’elle veut mobiliser l’ensemble des parties prenantes autour de ses/son projet(s).
J’interviens en bilans de compétences (je préfère dire entretiens de positionnement RSE), en stratégie organisationnelle, décisionnelle et communicationnelle. Mes interventions sont adaptées aux spécificités des entreprises car la culture d’entreprise est différente d’un territoire à l’autre. J’adapte également la construction des groupes et la temporalité de l’intervention aux contraintes de l’entreprise et à ses besoins de production. J’ai constaté que les participants sont beaucoup plus disponibles lorsque les formations ne contribuent pas à créer des contraintes supplémentaires. Ceci est fondamental pour l’appropriation durable des contenus. Je travaille en étude de cas réels en adaptant mes interventions aux problématiques spécifiques de l’entreprise. J’interviens sur le terrain, en accompagnement individuel ou en groupe. Ma première démarche consistera toujours à rencontrer la hiérarchie afin de bien poser le projet et son cadre de fonctionnement.
J’ai créé des outils spécifiques, notamment les grilles CODI (communiquer – organiser – décider – innover) qui viennent en complément des fiches de poste et de fonction. L’indicateur « innovation » prend toute sa dimension dans la démarche RSE DD. Pour l’avoir appliquée en entreprise, cette grille a permis, après les entretiens individuels, de faire émerger les potentialités créatives en matière de développement durable et de constituer des groupes de réflexion composés de divers acteurs de l’entreprise situés à des échelons hiérarchiques différents. Elles contribuent à créer de la dynamique et à valoriser les potentiels. J’ai également créé des réseaux MAP (Motivation – Autonomie – Performance) outils informatiques inter actifs, qui permettent à chaque individu de se positionner au niveau de ses aptitudes participatives en analysant les indicateurs d’insatisfaction et les critères de motivation. Ces réseaux ont également pour vocation de permettre aux managers de mesurer l’impact de leur attitude managériale sur la motivation et l’autonomie de leurs collaborateurs. Il marque également les identités professionnelles et le risque de conflit. Cet outil construit selon la logique du réseau PERT (outil spécialisé dans la mesure, le contrôle et la distribution des tâches) permet de repérer les étapes antécédentes et subséquentes à la motivation. Sa forme permet aux managers les plus rationnels de donner du sens aux ressources humaines.
*Selon Rogers, « Si le pouvoir (power) est la puissance sur les autres, l’empowerment c’est la liberté » , et Rogers de préciser : « Je parle de cette liberté humaine qui consiste en toute circonstance à faire ses propres choix, je parle de cette liberté dont l’homme courageusement se sert pour vivre ses potentialités . C’est pour cela que je parle de « résilience » afin de pouvoir remettre en question ses stéréotypes, habitudes, comportements pour trouver la motivation qui va produire l’effort de changement. L’autonomie vient après la congruence (accord avec soi) puis suit la responsabilité et la prise de décision durable. »
Monique GOUIRAN
Sciences du Management
Chargée de cours à l’Université de Corse & de Lyon 3
Auteure de :
« Construire l’entreprise de demain » édition Afnor 2010
« Responsabilité Sociétale & Ressources Humaines » édition Afnor 2011
« Les indicateurs clés de la RSE et du Développement Durable » édition Afnor 2012
www.moniquegouiran.fr

