ÉTHIQUE OU ÉTHIQUES ?
Vendredi 21 mars 2008On assiste, depuis ces dernières années, à une prolifération d’initiatives de responsabilité sociale.
Charte éthique, charte des responsabilités humaines, code éthique, label éthique, règles de conduite, code de déontologie, principes et valeurs, les documents qui fixent le sens et les orientations de comportement collectif et individuel se multiplient dans les entreprises, au point de donner le vertige.
Par ailleurs, les initiatives spécifiques se déclinent comme à l’infini : l’éthique des ingénieurs, l’éthique des cadres, l’éthique des chercheurs, l’éthique médicale, l’éthique des industries du médicament…
Si on ajoute à cela la pléthore d’articles de presse, d’ouvrages, de conférences ou de colloques, d’études ou d’enquêtes, et de sites web, on nage en pleine confusion.
Preuve que l’éthique est un effet de mode diront certains ; qu’elle est en train de changer en profondeur la notion et la pratique de gouvernance d’entreprise selon d’autres.
Quoiqu’il en soit, il n’en reste pas moins vrai que tenter de les répertorier afin de se pencher sur les plus importantes d’entre elles, semble relever de la gageure, à moins d’être un expert.
On remarque, par ailleurs, ce qui ajoute à la confusion, que la perception de l’éthique n’est pas la même partout dans le monde, comme le montrent les différences marquées entre les Etats-Unis d’Amérique et l’Europe, par exemple.
On est en droit de se demander si, des deux côtés de l’Atlantique, on parle vraiment de la même chose. Rien n’est moins sûr.

Alors qu’en Europe on ne parle que de dĂ©veloppement durable – on observe Ă ce propos que les deux textes de l’Union EuropĂ©enne qui font rĂ©fĂ©rence en matière de RSE, soit le Livre Vert de 2001, d’une part, et la Communication de la Commission de 2002, d’autre part, n’abordent jamais la question Ă©thique -, aux USA, au contraire, il n’est question que d’éthique.Â
Selon Michel Capron, professeur des Universités, auteur d’un texte intitulé « une vision européenne des différences USA/Europe continentale en matière de RSE : pourquoi la RSE en Europe est un objet politique et non pas éthique », les différences entre le vieux continent et le nouveau monde tiennent d’abord au choc des valeurs.
En particulier, Michel Capron rappelle qu’aux USA l’individu est considéré comme responsable, en cas d’échec il ne peut s’en prendre qu’à lui-même, tandis qu’en Europe l’individu est considéré comme un être social, en tant que tel il est subordonné à la société.
Aux USA, l’individu est méfiant voire hostile à l’égard de l’Etat ; en Europe l’accent est mis sur la responsabilité collective.
Aux USA, encore, la solidaritĂ© – la bienfaisance -, c’est Ă dire l’implication personnelle, vient corriger les dĂ©fauts et les inĂ©galitĂ©s du système ; en Europe, en revanche, c’est la notion de cohĂ©sion sociale qui prĂ©vaut, dont l’Etat est le garant.Â
Michel Capron rappelle Ă©galement que « la pensĂ©e europĂ©enne en matière de RSE est (…) guidĂ© par le concept-clĂ© de « soutenabilitĂ© », c’est-Ă -dire ce qui peut ĂŞtre supportĂ© par l’environnement naturel et acceptĂ© (tolĂ©rĂ©) par l’humanitĂ© sans que celle-ci s’estime ĂŞtre mise en danger par des activitĂ©s aux effets irrĂ©versibles (…). »
Rapportées au management et à la responsabilité des entreprises, ces différences sont tout autant marquées.
Contrairement à la vieille Europe, on ne fait pas aux USA de différence entre le chef d’entreprise et l’entreprise elle-même, et « le comportement d’une organisation est assimilé à celui d’un individu, un être moral (…). » Par conséquent, l’éthique et la personnalité du dirigeant se confondent.
La commission européenne a adopté en 2005 une plate-forme dans laquelle six points ont été identifiés : l’exclusion sociale, le vieillissement démographique, le changement climatique, la santé, les ressources naturelles, et les transports. Il n’est nullement question ici d’éthique, comme on peut le constater.
En conclusion, Michel Capron affirme que « par rapport aux origines états-uninenne de la RSE, la conception européenne de la responsabilité en a déplacé à la fois le champ d’action et sa nature : on est passé d’une responsabilité de l’acte (dommageable) nécessitant réparation à une responsabilité face aux risques, impliquant la prévention et nous allons vers une responsabilité face à des exigences de sécurité qui requièrent la précaution. »
Principe de précaution chère à la pensée française.
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