Archive pour février 2010

RSE et Entreprises Transnationales

Dimanche 21 février 2010

Dans son récent ouvrage « Face aux crimes du marché, quelles armes juridiques pour les citoyens ? »  William Bourdon porte un regard critique et pessimiste sur les activités des entreprises ou firmes transnationales (FTN), leur formidable puissance, ainsi que sur leur démarche et engagement RSE.

On nomme multinationale ou transnationale une entreprise constituĂ©e de groupe d’entreprises, implantĂ©e dans de nombreux pays par le biais de très nombreuses filiales.

William Bourdon fut, rappelons-le, l’avocat qui s’est rendu célèbre pour avoir contraint Total à indemniser des victimes de travail forcé en Birmanie.

Dans l’entretien qu’il a accordé à Novethic,  publié le 19 février 2010, il déclare notamment : (…) « les multinationales développent une puissance économique et financière exceptionnelle qui leur permet le chantage à la délocalisation, à l’emploi. Elles érigent des Murailles de Chine qui rendent difficile, voire improbable leur mise en cause judiciaire par des Etats souverains très faibles ».

Et ceci : (…) « la responsabilité juridique des entreprises n’a jamais été aussi disséminée, dans l’opacité et la sophistication des liens financiers et capitalistiques entre la Maison-Mère, la filiale, la sous-filiale, en passant par des paradis fiscaux. »

Chacun sait que la puissance des FTN est immense, et que les avantages et bénéfices qu’elles tirent de leurs activités leur confèrent un pouvoir sans partage qui dépasse l’entendement, dépassant le seul domaine économique, pour influencer et dominer l’ensemble de la vie civile, sociale, et politique des pays dans lesquels elles sont implantées.

On considère que les échanges entre filiales des FTN représentent un tiers du commerce mondial ; et les échanges entre les Maisons Mère et leurs filiales, un deuxième tiers. Plus précisément, les plus grandes 10 FTN de la planète contrôlent à elles seules 67 % du marché des graines, 89 % du marché mondial d’agrochimiques, 26 % des ventes globales au consommateur,  55 % du marché pharmaceutique, 63 % de la pharmacienne vétérinaire et 66 % de l’industrie biotechnologique.

La production internationale repose de plus en plus sur le rôle des FTN qui, selon les statistiques de 2002, sont environ 65 000 ; elles contrôlent directement, d’une part  850 000 filiales étrangères réparties sur l’ensemble de la planète, et, d’autre part 60% de la production industrielle du Canada et la moitié de celles du Brésil ou de la Colombie.

L’ensemble des FTN rĂ©alise environ la moitiĂ© du PNB mondial. Pour ne donner qu’un seul exemple, propre Ă  donner le vertige, WalMart la plus colossale entreprise de distribution, mais Ă©galement la plus grande entreprise du monde, est la 26ème parmi les 100 plus grandes Ă©conomies de la planète, beaucoup plus grande que le PIB de pays entiers comme le Danemark, le Portugal, le Venezuela ou  Singapour.

Les États et les Organisations internationales ont tenté, ces dernières années, d’étendre la codification des lois internationales en matière de droits humains, sans pour autant réussir à réguler, encore moins à faire plier la formidable puissance des FTN, à bien des égards supérieure à celles des États.

Ainsi,  en 2003, la sous-commission des Nations Unies à la promotion et protection des droits humains, a adopté par résolution le seul instrument international à valeur contraignante, les Normes sur la responsabilité des FTN et autres entreprises en regard des droits humains.

Selon la sous-commission à la promotion et à la protection des droits humains, « les crimes corporatifs reposent le plus souvent sur un fait de complicité, de soutien, de partenariat, d’assistance directe ou indirecte à la violation des droits humains commise par un autre acteur, lequel se trouve souvent à être le gouvernement d’accueil. »

S’agissant du comportement Ă©thique des FTN, William Bourdon est pour le moins sceptique, dĂ©clarant : « D’abord il y a une multiplicitĂ© d’offres d’engagements volontaires qu’il faut dĂ©coder, dĂ©crypter, hiĂ©rarchiser. Et derrière tout ça, il y a une vaste bataille idĂ©ologique. Le marchĂ© ne se sent jamais aussi bien que lorsqu’il y a moins de lois, de normes et de juges. L’intĂ©gration de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral par les entreprises a toujours Ă©tĂ© faite sous la contrainte : le droit syndical, le travail des enfants au XIXe siècle, le droit des femmes… Or aujourd’hui, les entreprises tentent de nous faire croire qu’elles sont tombĂ©es dans un tonneau magique et qu’elles sont les mieux qualifiĂ©es pour changer le monde Ă  coup d’engagements volontaires. »

Selon Michèle Rioux du DĂ©partement de science politique de l’UQAM (L’UniversitĂ© du QuĂ©bec Ă  MontrĂ©al) :

« La montée en puissance des FTN nous oblige à repenser les rapports entre les États et les marchés ainsi que ceux des institutions envers les cadres normatifs du système économique mondial. Leur évolution sera déterminée par les relations internationales, les relations entre les firmes et les États, les relations entre les FTN, mais également par les mouvements sociaux. Les idées qui fournissent parfois des réponses et sont à l’origine de nouvelles trajectoires. En théorie, ces idées ne manquent pas, mais encore faut-il qu’elles soient pragmatiques et qu’elles soient acceptables et appliquées. Gouverner la mondialisation, du moins à court terme, ne sera pas un travail de technocrate ni de révolutionnaire, mais un art faisant appel à de vrais architectes d’institutions adaptées à un capitalisme mondial et à des sociétés construites sur l’individualisme, la démocratie, les droits de la personne et la justice sociale. Il ne reste plus qu’à trouver les principes organisateurs de ce carré magique, ou la quadrature du cercle. »


BUSINESS GAME et RSE

Samedi 13 février 2010

A l’heure où les entreprises se concurrencent sur le marché de l’emploi afin de recruter et fidéliser les Jeunes Diplômés des Grandes Ecoles et Universités,  une denrée de plus en plus rare au regard des enjeux économiques, le BUSINESS GAME - ou Jeu d’Entreprise – semble avoir le vent en poupe.

Outil informatisé utilisant une pédagogie basée sur l’implication des participants - interactivité, émulation, apprentissage inductif et accéléré -, le Business Game est un concept permettant aux entreprises de confier une mission fictive à un groupe d’étudiants pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, voire plusieurs mois, et à ces derniers de faire montre de leur talent.

Tant pour les étudiants que pour l’entreprise les enjeux sont de taille puisque, à l’issue de la mission, le recruteur doit au regard de leurs résultats élire les meilleurs d’entre-deux.

Centré sur les champs du marketing, de la stratégie ou de la technique, le Business Game constitue un test réaliste, pragmatique, presque grandeur nature, c’est à dire  proche des activités de l’entreprise ; il  permet ainsi aux étudiants de découvrir l’entreprise de l’intérieur. Comme si on y était.

Qu’il s’agisse de gérer une entreprise, de créer un produit, ou de conduire un projet, les étudiants candidats à l’embauche sont notamment appelés à démontrer leurs capacités à prendre des décisions, et à mettre en évidence leur sens de l’organisation et leurs aptitudes à travailler en équipe.

On n’est pas surpris d’apprendre qu’un nombre croissant de grandes entreprises s’y intéressent ; et on estime à une cinquantaine environ le nombre de Business Game, aujourd’hui, en France.

Comparé au process de recrutement classique, le Business Game permet aux étudiants de valoriser leurs potentialités, ainsi que leurs compétences originales et transverses, parfois atypiques.

Outre leur aspect ludique attractif, et leur Ă©tat d’esprit convivial, il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que les Business Game jouissent d’une immense faveur auprès des Ă©tudiants des Grandes Ecoles et des UniversitĂ©s.

Pour ne mentionner que  le secteur bancaire, BNP Paribas et la Société Générale ont développé chacune leur Business Game.

La première a lancĂ© ACE MANAGER destinĂ© Ă  renforcer sa notoriĂ©tĂ© dans les universitĂ©s mondiales, un jeu international accessible Ă  tous les Ă©tudiants de l’enseignement supĂ©rieur, niveau Bachelors  et Masters de moins de 26 ans. L’ambition de BNP Paribas Ă©tant de devenir une des marques employeurs privilĂ©giĂ©es des Ă©tudiants Ă  travers le monde.

Mais c’est surtout, du point de vue de la RSE, le Business Game développé par la Société Générale, sur lequel il nous parait intéressant de nous attarder.

La Société Générale a mis, avec CITIZEN ACT, les étudiants au défi «d’inventer la Banque de Demain ».

CITIZEN ACT a déjà réussi a mobiliser plus de 600 étudiants d’une trentaine de pays différents, dont les Etats-Unis, la Chine, le Brésil, et la Russie, et cela sur cinq continents en 2008.

La quatrième édition, CITIZEN ACT IV, s’ouvre maintenant à de nouveaux pays, parmi lesquels le Cameroun et la Côte d’Ivoire.

CITIZEN ACT a été distingué par la Fondation EFMD (European Foundation for Management Development), qui compte dans ses rangs plus de 700 organisations membres issues des milieux universitaires, des affaires, de services publics ou de consultants,  représentant 82 pays.

BasĂ©e Ă  Bruxelles, EFMD est un forum d’Information, de  Recherche, de RĂ©seautage et de dĂ©bat sur l’innovation et les meilleures pratiques en matière de perfectionnement des cadres.

CITIZEN ACT ambitionne d’être un incubateur d’idées. Remarquons, qu’il a notamment permis de lancer des programmes de Cartes Co-Brandées, d’Eco-crédit, ou encore de créer une fondation pour les jeunes défavorisés.

C’est l’équipe française de HEC qui a gagné la finale de CITIZEN III, avec son projet de microcrédit ; elle a imaginé un Site Internet afin de développer le microcrédit sur le modèle « peer to peer » ; l’idée étant de permettre aux clients de la Société Générale de choisir et d’investir dans des projets  de micro-entrepreneuriat.

Le deuxième prix a Ă©tĂ© remportĂ© par l’Ă©quipe chinoise de Tsinghua University, rĂ©compensant son projet Ă©coresponsable; elle a proposĂ© d’installer un logiciel dans les distributeurs de billets, afin de permettre aux particuliers de faire des dons de faible montant au bĂ©nĂ©fice de projets Ă  but non lucratif.

Le troisième prix est allĂ© aux Ă©tudiants algĂ©riens de l’Ecole SupĂ©rieure de Banque ; ils ont proposĂ© la mise en place d’un Ă©colabel afin de rĂ©compenser les entreprises Ă©coresponsables selon des critères qualitatifs et quantitatifs ; l’entreprise qui est bien notĂ©e pourrait emprunter Ă  des taux prĂ©fĂ©rentiels.

La RSE n’est ni un concept, ni une démarche figé, bien au contraire.

L’Innovation sous toutes ses formes, technologique, managériale, organisationnelle, culturelle, ou financière, est au cœur de ses pratiques.

Les étudiants des Grandes Ecoles et des Universités, notamment, en France et par le monde, sont là pour le prouver.

La Fonction Développement Durable, les Jeunes, et les DRH

Mercredi 10 février 2010

Si l’on en juge par les résultats de l’Étude intitulée « 2ème Baromètre de la Fonction Développement Durable dans les Entreprises du SBF 120 », réalisée par Adecco et l’IAE Gustave Eiffel, publiée en février 2010, il semble bien que les jeunes et les DRH ont quelque souci à se faire.

Précisons, entre parenthèses, que le terme SBF (Société des Bourses Françaises) 120, est un indice boursier sur la Place de Paris.

Les premiers, parce que selon cette étude, les postes de développement durable dans les grandes entreprises restent majoritairement pourvus par le biais de la mobilité interne; les deuxièmes, parce que la fonction développement durable et, surtout, les thématiques RSE qui leur sont rattachées leur échappent inexorablement.

Les jeunes tout d’abord. L’on constate que les jeunes diplômés sont de plus en plus nombreux à s’enthousiasmer pour le Développement Durable et la RSE, à s’y investir, et à mener avec détermination une recherche d’emploi auprès des  Directions des entreprises.

Or, 44/% des Directeurs Développement Durable sont en en poste depuis la création de la fonction, et, parmi eux, plus de 50% ont une ancienneté supérieure à 10 ans ; leur moyenne d’âge est de 46 ans.

Les résultats de cette Étude sont d’autant plus désolants que, paradoxalement, chaque année de nouvelles vagues de jeunes diplômés des Universités et des Grandes Écoles ayant suivi une formation dédiée au Développement Durable, se présentent sur le marché de l’emploi.

Maigre consolation, l’Étude réalisée par Boston Consulting Group, commanditée par le Ministère de Développement Durable, publiée en juin 2009, nous apprend que les Filières Vertes pourraient constituer, en France, un vivier de 600 000 Emplois à créer d’ici 2020.

Ces Emplois Verts concerneraient les domaines du recyclage, de l’agriculture et des activités de service.

Cette Étude prospective du Boston Consulting Group suppose, il est vrai, afin d’atteindre cet objectif, la rĂ©alisation des programmes du Grenelle devant permettre une rĂ©duction de 25% des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre de la France d’ici 2020, laquelle, nous dit-on, serait susceptible de gĂ©nĂ©rer 450 milliards d’euros d’activitĂ© sur douze ans.

Remarquons, toutefois, que ces chiffres sont revus Ă  la baisse par certains analystes qui les jugent trop optimistes.

Les DRH ensuite. Là, les chiffres sont encore plus alarmants, puisque l’on apprend que la fonction Développement Durable ne serait plus rattachée à la Direction des Ressources Humaines, qu’à 2%, alors qu’elle était à 21% selon le 1er Baromètre.

Et il semble bien, en effet, que les Directions des Ressources Humaines se fassent, lentement mais sûrement, déposséder des problématiques du Développement Durable et de la Responsabilité Sociale des Entreprises, au profit de celles des Directions Financière et de la Communication.

En réalité, l’on constate que les Directions Développement Durable sont de plus en plus rattachées aux Directions de la Communication, dans la mesure notamment où le Rapport Responsabilité Sociale et Environnementale constitue un enjeu considérable en termes d’image.

A preuve, selon la rĂ©cente Étude de l’Agence de Notation Sociale Vigeo, consacrĂ©e Ă  l’analyse du Reporting de plus de 700 entreprises europĂ©ennes sur l’exercice de leur responsabilitĂ© sociale, « lorsqu’elles communiquent sur leurs pratiques de responsabilitĂ© sociale, les entreprises cotĂ©es s’adressent en prioritĂ© Ă  leurs actionnaires et aux marchĂ©s financiers. »

Soit dit en passant, cette situation nous vaut de constater quelques perles rares, s’agissant de l’information qui est savamment distillĂ©e par les Directions de la Communication, lorsqu’on analyse les Rapports DĂ©veloppement Durable de l’annĂ©e 2008.

Telle, par exemple, la 2ème position occupée par France Telecom  pour « la qualité de son Reporting Social et Environnemental » - vous avez bien entendu ! - selon le classement établi par le Centre d’Information sur les Entreprises (CFIE-Conseil). Sans commentaire.

Quoiqu’il en soit, dommage pour les DRH, serions-nous tentés de dire, car leur mise à l’écart, en partie due à leur déficit d’investissement dans les champs du Développement Durable en général, et de la RSE en particulier, pourrait leur coûter fort cher. Le risque pour eux serait de se voir progressivement marginaliser.

Les DRH semblent laisser passer la chance historique qui leur est offerte, au vu des enjeux du Développement Durable et de la RSE, au plan local, régional, national, et international, d’être associés aux décisions stratégiques des entreprises.

Les jeunes diplĂ´mĂ©s ont des ressources, des idĂ©es, et de l’Ă©nergie Ă  revendre. On peut leur faire confiance. Leur avenir ne paraĂ®t pas trop sombre, dans la mesure ou de nouvelles opportunitĂ©s se pointent Ă  l’horizon, notamment dans les mĂ©tiers de Consultant ChargĂ© de mission par exemple.

On est moins optimiste s’agissant des DRH.

Se pourrait-il, en définitive, que les DRH soient les grands perdants de ce « Business Game » DD et RSE, grandeur nature, qui se joue sous nos yeux ?