De la Gestion du Handicap à la Philosophie du Handicap

Les entreprises françaises ont, dans leur ensemble, effectué des gros efforts pour favoriser le recrutement et le maintien dans l’emploi des personnes en situation de handicap. Beaucoup a été fait notamment ces dix dernières années, depuis la Loi n°2005-102 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » votée le 11 février 2005.

Mais beaucoup plus reste encore à faire. On peut regretter que de nombreux obstacles continuent d’entraver l’efficacité des politiques d’emploi et de maintien dans l’emploi en faveur des personnes handicapées ; qu’il s’agisse de résistances liées aux stéréotypes et préjugés lesquels – quoi qu‘on en dise – perdurent, de peurs et du rejet que le handicap génère de manière souvent inconsciente, ou de sa méconnaissance – la plupart du temps réduit au seul handicap visible – voire ici et là de quelques stratégies d’évitement et de fuite.

En 2002, alors qu’on parlait de la gestion du handicap » (« La Gestion du Handicap » Bureau International du Travail – Genève), il était question de faire prendre conscience que les personnes handicapées «peuvent contribuer de manière significative à l’économie nationale et au succès des entreprises». Remarquant que les obstacles auxquels sont confrontés les personnes handicapées à la recherche d’un emploi ou sur le lieu de travail sont plus dus aux barrières sociales qu’à une incapacité réelle d’exécuter les tâches qui leur sont confiées, le BIT enjoignait les entreprises d’élaborer une « stratégie de la gestion du handicap ».

blog_handicap[1]Si cette prise de conscience à en effet commencé à produire des effets positifs, il n’en est pas moins vrai qu’aujourd’hui encore dans le champ du handicap le meilleur peut parfois côtoyer le pire, et ce au sein d’une même entreprise, tant la bonne volonté et les bonnes pratiques d’une équipe de professionnels dédiés sont susceptibles de se heurter à l’indifférence ou l’incohérence de nombre de décideurs.

Qu‘on ne s’y trompe pas, la gestion du handicap en entreprise n’est que la première étape visant à l’inclusion des personnes handicapées. Une société inclusive est celle qui permet à chacun de participer pleinement à la vie de la société.

Le 25 juin 2014, le Conseil Economique Social et Environnemental (CESE) a adopté à l’unanimité un Avis intitulé « Mieux accompagner et inclure les personnes en situation de handicap : un défi, une nécessité « . Selon l’enquête de l’Insee HID-2003, la France compte 11,8 millions de personnes, soit 26,4 % de la population, lesquelles souffrent d’une incapacité, d’une limitation d’activité ou d’un handicap.

Le CESE constate que la France privilégie, comme l’Allemagne ou la Belgique, l’intégration des personnes en situation de handicap et cherche à les « adapter » à leur environnement en compensant les difficultés qu’elles rencontrent ; alors que la Suède, la Norvège, l’Italie ou l’Espagne quant à elles privilégient une approche inclusive et considèrent que «l’inadaptation des services publics exclut les personnes en situation de handicap

Partant du principe que « l’on fantasme le handicap de ne pas le connaître », Charles Gardou («Handicap, une encyclopédie des savoirs. Des obscurantismes à de Nouvelles Lumières», éd. Érès, 2014), nous rappelle qu’après les longues périodes durant lesquelles les préjugés et superstitions sur le handicap tenaient lieu de savoir, exception faite du XVIIIème siècle, Siècle des Lumières, où apparaissent un espoir et une nouvelle forme d’intelligence – l’abbé de l’Epée divulguant la langue des signes française, la lettre de Diderot « sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient », et les travaux de Louis Braille – et voudrait croire que notre siècle inaugure un autre paradigme de pensée, celui du Droit.

Les personnes en situation de handicap ne représentent-elles pas selon l’ONU 15% de la population mondiale ?

Les temps changent, la personne handicapée nous interpelle, elle n’est plus un objet, mais un sujet qui nous renvoie à notre finitude, celle de la condition humaine. Face aux incertitudes et dangers qui nous menacent de toutes parts – destruction de l’environnement, pollutions, effondrement de la biodiversité, disparition accélérée des espèces animales et végétales, bouleversements climatiques, acidification des océans, désertification rampante, mais aussi questionnement anxiogène sur les progrès de la science, appauvrissement des classes moyennes, chômage, inégalités croissantes -, il se pourrait que le handicap nous servît de phare et de boussole.

Dans son ouvrage « La Philosophie face au handicap », éd. Érès 2013,  Bertrand Quentin s’est intéressé à la façon dont les grands philosophes de l’histoire ont abordé la question du handicap dans leurs œuvres.

Il nous rappelle que la société grecque antique, berceau de la démocratie, et ses philosophes n’étaient pas prêts à envisager la situation de handicap – « Platon se demandait si la vie valait la peine d’être vécue avec un corps en loques et en ruines » -, et que, d’une manière générale, la philosophie a peu parlé de handicap car il n’a jamais été pour elle une question centrale.

Bertrand Quentin écrit notamment : « Qu’est-ce qu’un handicapé ? Celui qui rassure le badaud de sa normalité propre et de sa solide identité. Celui qui voudra dépasser le regard du badaud pourra se voir en miroir dans la personne en situation de handicap. Notre identité est un acquis plus fragile qu’il n’y paraît. Soyons donc ouverts à la fragilité qui est si proche de nous-mêmes. La personne handicapée ne fait que révéler objectivement une figure possible de l’étrangeté. Elle offre en même temps la possibilité pour chacun de nous de reconnaître la part d’étrangeté qui est la nôtre. »

Il affirme par ailleurs que « le handicap force la philosophie à repenser ce qu’est un homme ». On ne résiste pas à la tentation de paraphraser ce bel et puissant aphorisme, en disant que le handicap force l’entreprise à repenser la gestion et le management des ressources humaines.

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