La langue et culture française en rupture de mondialisation

La croisade visant à défendre notre langue française, notre culture, et nos valeurs, censées être en danger parce que menacées les unes et les autres par les envahisseurs étrangers et leurs idiomes barbares, nourrit depuis plusieurs siècles l’imaginaire populaire ainsi que la peur et les fantasmes de nombre de nos élites.

Bien avant l’avènement de la mondialisation, depuis la « Défense et illustration de la langue française » de Joachim du Bellay publié en 1549, lequel entendait affirmer la «vénusté et dignité » du français face au grec et au latin, jusqu’à la Loi sur l’emploi de la langue française dite Loi Toubon de 1994 visant à protéger le patrimoine linguistique français, en passant par ce monument d’ethnocentrisme que représente le manifeste de 1784 intitulé « Discours sur l’universalité de la langue française » d’Antoine Rivarol, notre histoire nationale a été à intervalle régulier ponctuée de vaines tentatives et de postures d’arrière-gardes.

Pour le Comte de Rivarol, une chose est sûre : « ce qui n’est pas clair, n’est pas Français ». Voilà qui est bien dit et qui a le mérite d’afficher sans détour une forme d’intolérance culturelle et de xénophobie – sinon d’aveuglement – rarement exprimée ailleurs avec autant de force et de détermination.

Dans son manifeste, le Comte de Rivarol a tenté de mettre en évidence que dans la langue française, seule, la construction d’une phrase et l’ordre des mots étaient dans un style « direct ». Le Français, lorsqu’il pense une phrase, nomme d’abord le sujet ensuite le verbe et enfin l’objet de l’action, à contrario pensait-il des autres langues européennes qui utilisent le style inverse, où il faut attendre la fin de la phrase pour connaître le verbe et pour savoir de quoi on parle. Le Comte de Rivarol disait haut et fort ce que tant de ses contemporains et concitoyens pensaient tout bas, et ce que tant de nos contemporains et concitoyens continuent de penser tout bas, à savoir que « le Français est la seule langue, qui ait opté pour le style direct, ce qui permet de favoriser la clarté, la logique et surtout le raisonnement. »

La langue française ? « Elle est de toutes les langues la seule qui ait une probité attachée à son génie. » (Comte de Rivarol) On ne saurait mieux dire.

Rappelons pour la petite histoire  – comble d’ironie – que Antoine Rivarol se faisait lui-même appeler « comte Antoine de Rivarol » et prétendait appartenir à une famille de la noblesse italienne. En réalité, il était issu d’une famille piémontaise et son grand-père portait le nom de « Rivaroli », que son père francisa en « Rivarol » en s’installant en France (Source Wikipédia).

Ce qui tendrait à démontrer parfois, par l’absurde, les capacités des populations migrantes et de leur descendance à s’adapter à la culture et aux mœurs de leur pays d’accueil, au point de se les approprier comme nul autre.

Autre temps, autre combat, mais la posture de nombre d’élites françaises a changé peu ou prou. Une nouvelle bataille des anciens et des modernes vient de se déclarer. Les enjeux n’auraient-ils pas bougé d’un pouce – ou à peine – depuis Joaquin du Bellay ? Car on entend résonner de partout dans l’hexagone la clameur « Alerte ! La langue française est en danger ! »

De quoi s’agit-il ? La Ministre de l’Enseignement Supérieur Geneviève Fiaraso entend faire en sorte au travers de son « projet de loi d’orientation de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (ESR) », que les universités françaises puissent donner des cours en anglais, afin d’attirer plus d’étudiants étrangers, mais également de favoriser l’attractivité des universités françaises et de combler les lacunes linguistiques réputées des étudiants français. Haro sur la langue anglaise ! Que des cursus entièrement enseignés en anglais puissent voir le jour et se développer en France grâce au projet de loi de Geneviève Fioraso  – comme cela se pratique dans de nombreux pays et amis européens tel le Danemark, soit dit en passant  –  semblent pour ces ultras d’un autre âge une injure faite à notre culture et notre tradition.

Or, il faut raison garder. La langue française n’est nullement menacée. Selon les experts linguistes de l’UNESCO, alors que l’on dénombre 6000 langues dans le monde, et que la moitié d’entre elles est vouée à l’extinction d’ici la fin du XXIème  siécle, ces mêmes experts nous disent que le Français se porte très bien.

Rappelons à ces étroits et ardents défenseurs de la langue française et ces anglophobes que, par exemple, dès le XIIIème siècle le latin avait fait son apparition dans le vocabulaire français, et qu’on assista au XIVe siècle à une invasion de latinismes. Au terme de ce XIVème siècle, les emprunts au latin devinrent tellement nombreux que les termes français semblèrent ensevelis sous la masse des latinismes.

Et qu’au XVIème siècle, quand l’influence de la langue italienne et de la Renaissance se firent sentir, des milliers de termes italiens pénétrèrent dans la langue française, relatifs notamment à la guerre (canon, alarme, escalade, cartouche, etc.), à la finance (banqueroute, crédit, trafic, etc.), aux moeurs (courtisan, disgrâce, caresse, escapade, etc.), à la peinture (coloris, profil, miniature, etc.), à l’architecture (belvédère, appartement, balcon, chapiteau, etc.), et à  la musique ( adagio, concerto, etc.).

Non seulement aucune de ces influences n’a jamais représenté la moindre menace pour notre identité, mais notre langue et notre culture se sont considérablement enrichies.

Selon la lexicologue française Henriette Walter ( « L’aventure des mots français venus d’ailleurs » , éd. Robert Laffont ) l’anglais demeure pour le français un «vieux compagnon de route». Depuis neuf siècles, les rapports entre l’anglais et le français ont été «intimes» et les échanges entre les deux langues généralement déséquilibrés, d’abord à l’avantage du français, puis à celui de l’anglais. Pour la lexicologue, le français et l’anglais ont toujours été dans une relation d’«emprunteurs mutuels».

De quoi et de qui aurions-nous peur, de la mondialisation, des autres, des étrangers ? Ou de nous-mêmes … ?

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