L’Entreprise Face au Défi de l’Accélération Sociale

Instantanéité, mobilité, vitesse sont devenues les moteurs de la culture d’un nombre croissant d’entreprises, lesquelles subissent de plein fouet les effets de l’accélération sociale qui caractérise notre époque au plan de l’innovation industrielle, scientifique, technologique, ainsi que des rythmes de vie et de travail.

Cette accélération sociale du temps fait l’objet de l’attention des chercheurs ayant baptisé nos sociétés modernes du terme de « nanocraties » – celles dont la nanoseconde représente la valeur et le symbole.

Accélération qui se répand dans le monde entier, sur tous les continents, dans toutes les cultures, bouscule les individus et les sociétés traditionnelles, procédant ici à leur radicale transformation, là les engloutissant pour les passer par pertes et profits.

Les chercheurs s’interrogent sur les conséquences de cette accélération sociale par laquelle les possibilités et promesses offertes par les innovations scientifiques, techniques et technologiques censées enrichir notre cadre de vie et augmenter notre jouissance de la vie, notre liberté, et notre autonomisation – soit notre capacité à prendre en charge notre existence personnelle – se traduisent paradoxalement pour beaucoup en une nouvelle forme d’aliénation.

Ils s’interrogent sur la capacité des hommes et des femmes sinon à endiguer cette accélération de la vie sociale au sein de l’entreprise – ce qui parait une mission quasi impossible – du moins à trouver une voie visant à concilier vie personnelle et vie professionnelle.

Les directions d’entreprise et celles des ressources humaines constatent que leurs cadres, collaborateurs et salariés qui subissent l’impact de cette accélération sociale, s’interrogent sur le sens de leur travail et développent des pathologies liées au stress et aux risques psychosociaux; l’absentéisme et le désengagement d’une partie non négligeable de leurs personnels s’accroissent de façon critique.

blog_strategie[1]Pour Hartmut Rosa « Accélération. Une critique sociale du temps », La Découverte, coll. «Théorie critique», 2010, les innovations techniques ont favorisé l’émergence de nouvelles possibilités afin d’augmenter nos rythmes de vie. Or, dans la mesure où les accélérations conjuguées des innovations techniques, du changement social, et du rythme de vie s’auto-alimentent, on constate que l’accélération du rythme de vie devient à son tour le moteur des innovations techniques.

Selon le philosophe, l’histoire contemporaine doit être analysée comme celle d’une dialectique entre deux forces, les forces d’accélération et les forces de résistance qui s’opposent aux premières, représentées par les institutions et organisations traditionnelles et pérennes, lesquelles sont menacées de disparaître.

Cette dialectique historique n’est pas sans rappeler la problématique de la conduite du changement, où les résistances qu’elles soient collectives (systèmes de valeurs propres à un groupe, ses normes et ses rites), individuelles (remise en cause, anxiété, sentiment de perte des repères) ou conjoncturelles et structurelles (conditions de travail, climat social, mode d’organisation), tentent de freiner l’entreprise lorsque celle-ci est confrontée à la nécessité vitale de se transformer, de se réinventer et de s’adapter aux mutations économiques, voire aux dérèglements climatiques.

A coup sûr, l’accélération sociale, ses conséquences, ses risques, et la manière dont nous saurons y faire face, représentent l’un des plus grands défis de notre époque.

Pour Milad Doueihi, historien des religions de l’Occident moderne, titulaire de la Chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université Laval (Québec), «Pour un humanisme numérique », Seuil, 2011, l’originalité du numérique – lequel est un élément décisif de l’accélération sociale – dérive en grande partie de « la spatialité naissante qu’elle met en œuvre ».

Selon Doueilhi, la culture numérique marque le sacre d’une civilisation « hybride ». Il ne s’agit pas d’opposer l’ancien monde et le moderne : « L’humanisme numérique est au contraire le résultat d’une convergence entre notre héritage culturel complexe et une technique devenue un lieu de sociabilité sans précédent. D’une convergence qui, au lieu de simplement renouer l’antique et l’actuel, redistribue les concepts, les catégories et les objets, comme les comportements et les pratiques qui leur sont associées, dans un environnement nouveau. »

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