Leurres et faux-semblants de l’égalité professionnelle

Alors que les entreprises s’engagent de plus en plus dans les démarches en faveur de l’égalité professionnelle, elles sont encore nombreuses à appréhender de façon segmentée et morcelée les vingt formes de discrimination reconnues et prohibées par la Loi.

La discrimination étant systémique, ne serait-il pas pertinent d’engager une approche pareillement systémique afin que la défense des droits des uns se répercute sur les droits des autres ? D’autant que les discriminations peuvent être multiples et cumulatives, et interagir entre elles.

Dialogue sur la nature humaineL’entretien du neurologue, psychiatre, et psychanalyste Boris Cyrulnik avec le sociologue, philosophe et anthropologue Edgar Morin, a fait l’objet de la publication d’un ouvrage aussi utile, intelligent, que stimulant (« Dialogue sur la nature humaine », éd. de l’Aube, 2010), dans lequel ce dernier déclare qu’il y a selon lui deux manières différentes de résoudre un problème : la première consistant à diviser ses difficultés en petites parties et à les résoudre l’une après l’autre ; et la seconde « la pensée complexe » postulant qu’on ne peut pas comprendre le tout si on ne connaît pas les parties, ni comprendre les parties si on ne connaît pas le tout.

Si l’on devait appliquer, sans la trahir ou la déformer, la pensée complexe d’Edgar Morin au champ de la diversité et de l’égalité professionnelle, on pourrait dire que chacun d’entre nous est, à son insu, à la fois l’agent et la victime des discriminations qu’il a intériorisées.

Chacun sait que la discrimination n’est pas explicite, ou volontaire, ni même consciente ou intentionnelle, elle relève pour la plupart d’un système d’organisation, de management ou de perception fondé sur des présupposés le plus souvent implicites ; elle s’articule comme une évidence autour d’un ensemble de pratiques et de coutumes qui visent à résister au changement, à perpétuer le statu quo, au risque de légitimer les situations d’inégalités.

Ceci nous permet de comprendre pourquoi, alors que les femmes ont massivement investi le marché du travail et que leur niveau d’éducation a rejoint; voire dépassé celui des hommes ; que les textes internationaux, les acquis de l’Union européenne, dont le Traité de Rome de 1957, et la législation française – dont l’article 3 du préambule de la constitution de 1946 qui a valeur constitutionnelle énonçant que « la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme« , ainsi que 8 Lois successives – les inégalités professionnelles persistent entre les femmes et les hommes.

Vingt discriminationsDerrière la métaphore galvaudée de « plafond de verre », force est de constater que d’autres plafonds de verre se cachent, dix-neuf pour être précis.

Dans un article intitulé « Inégalités hommes femmes : les leurres du 8 mars« , 2013, Louis Maurin directeur de l’Observatoire des Inégalités, auteur de « Déchiffrer la société française », éditions La découverte, écrit : « Les défenseurs de l’égalité hommes femmes se voilent la face et évitent de remettre en cause le fonctionnement global de l’entreprise, de l’école, de la famille, etc. Une position qui ne peut pourtant au final que décevoir les femmes qui recherchent l’égalité, car elle ne porte que sur une partie du problème« .

Il ajoute : « On ne peut espérer améliorer la situation des femmes sans poser la question des discriminations, de l’égalité des chances, en même temps que celle du système dans lequel ces chances s’exercent, et si l’on ne réduit pas les inégalités d’ensemble« .

Les discriminations sont semblables à ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. On parle aussi de poupées gigognes, en référence à la marionnette de la mère gigogne qui représente une grande et forte femme entourée d’enfants.

Belle métaphore en réalité. Soit une marionnette de sexe féminin, laquelle suggère que la discrimination de genre est emblématique de toutes les autres formes de discrimination.

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