Les poupées gigognes de l’Égalité hommes femmes

Alors que les entreprises souhaitent optimiser leurs démarches en faveur de la promotion de la diversité et de lutte contre les discriminations, elles sont encore nombreuses à appréhender de façon segmentée et morcelée les 19 formes de discrimination reconnues et prohibées par la Loi.

Or, la discrimination étant systémique, il serait pertinent d’engager une approche identique afin que la défense des droits des uns se répercute sur les droits des autres.

Cela vaut également pour celles et ceux qui militent en faveur de l’égalité hommes femmes en général et de l’égalité professionnelle en particulier, car d’une part les discriminations sont multiples et cumulatives comme l’ont montré de nombreuses études et recherches – par exemple genre, âge, et handicap, ou genre, âge et appartenance à une ethnie, une « race » ou une religion – d’autre part, elles interagissent entre elles.

L’entretien du neurologue, psychiatre, et psychanalyste Boris Cyrulnik avec le sociologue, philosophe et anthropologue Edgar Morin, a fait l’objet de la publication d’un ouvrage aussi utile, intelligent, que stimulant ( « Dialogue sur la nature humaine», éd. de l’Aube, 2010), dans lequel ce dernier déclare qu’il y a selon lui deux manières différentes de résoudre un problème : la première qui consiste à diviser ses difficultés en petites parties et à les résoudre l’une après l’autre ; et la seconde « la pensée complexe », postulant qu’on ne peut pas comprendre le tout si on ne connaît pas les parties, et qu’on ne peut pas comprendre les parties si on ne connaît pas le tout .

Edgar Morin ajoute notamment ceci : « Ce que j’appelle l’éco-organisation, c’est que tout être vivant, et notamment humain, possède à l’intérieur de lui-même l’organisation de son milieu. » Puis il précise : « Autrement dit, le monde extérieur est à l’intérieur de nous dans un dialogue permanent. Penser en terme contextuel nous fera certainement faire des progrès décisifs et pas seulement cognitifs. »

La pensée complexe propose une approche nouvelle et radicale des discriminations. Elle nous permet de lier et de relier les discriminations entre elles, nous offre une perception globale et globalisante des discriminations dont le genre n’est qu’un aspect, soit une discrimination parmi 18 autres, autant dire une goutte d’eau dans l’océan, nous donne à voir la présence des parties dans le tout et le tout dans les parties, ainsi qu’un mode d’action innovant.

Si l’on devait appliquer, sans la trahir ni la déformer, la pensée complexe d’Edgar Morin au champ de la diversité, on pourrait dire que chacun d’entre nous est, à son insu, à la fois l’agent et la victime des discriminations qu’il a intériorisées. Comme si chacun de nous renforçait et véhiculait les représentations, les préjugés, et les stéréotypes, qu’il combattrait par ailleurs, sans même s’en rendre compte.

Chacun sait que la discrimination n’est pas explicite, ou volontaire, ni même consciente ou intentionnelle, elle relève pour la plupart d’un système d’organisation, de management ou de perception fondé sur des présupposés le plus souvent implicites ; elle s’articule comme une évidence pourrait-on presque dire, de manière inattendue, inaperçue, autour d’un ensemble de pratiques et de coutumes qui visent à résister au changement, à perpétuer le status quo, au risque de légitimer les situations d’inégalités.

Ceci nous permet de mieux comprendre pourquoi, alors que les femmes ont massivement investi le marché du travail et que leur niveau d’éducation a rejoint voire dépassé celui des hommes,  alors même que les textes internationaux, les acquis de l’Union Européenne dont le Traité de Rome de 1957, et la législation française –  dont l’article 3 du préambule de la constitution de 1946, qui a valeur constitutionnelle, énonçant que « la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme », ainsi que 8 Lois successives – les inégalités professionnelles persistent entre les femmes et les hommes.

En d’autres termes, derrière la métaphore galvaudée de « plafond de verre » – l’arbre qui cache la forêt – censée être le sésame explicatif et définitif des inégalités hommes femmes, force est de constater qu’il y a d’autres plafonds de verre, 18 pour être précis. On ne le dit pas assez.

Dans un article intitulé « Inégalités hommes-femmes : les non-dits du 8 mars » daté du  28 février 2013, Louis Maurin directeur de l’Observatoire des Inégalités, auteur de  » Déchiffrer la société française « , éditions La découverte, 2009, déclare notamment  « les défenseurs de l’égalité hommes-femmes se voilent la face et évitent de remettre en cause le fonctionnement global de l’entreprise, de l’école, de la famille, etc. Une position qui ne peut pourtant au final que décevoir les femmes qui recherchent l’égalité, car elle ne porte que sur une partie du problème. »

Et également ceci : « On ne peut espérer améliorer la situation des femmes sans poser la question des discriminations, de l’égalité des chances, en même temps que celle du système dans lequel ces chances s’exercent, et si l’on ne réduit pas les inégalités d’ensemble. »

D’autant que les obligations légales ajoutent à la perversion du système dans la mesure où le législateur commande aux entreprises de mettre en place une négociation séparée, spécifique – accord Handicap, accord Séniors, accord Égalité professionnelle.

Pour se saisir d’une autre figure métaphorique, les discriminations sont semblables à ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. On parle aussi de poupées gigognes en référence à la marionnette de la Mère Gigogne qui représente une grande et forte femme entourée d’enfants.

Belle métaphore en réalité que celle-ci, soit une marionnette de sexe féminin, qui suggère que la discrimination de genre est emblématique de toutes les autres, et illustre aussi la complexité des discriminations lesquelles sont intimement liées – elles s’empilent les unes dans les autres, ne laissant apparaître, illusion d’optique, que celle qui nous concerne à titre personnel – ainsi que la difficulté, voire l’impossibilité à vouloir traiter chacune individuellement.

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