L’Europe du dialogue interculturel et la Discrimination

Le Conseil de l’Europe a publié en 2008, au nom des gouvernements des 47 États membres du Conseil de l’Europe, « Le Livre blanc sur le dialogue interculturel, Vivre ensemble dans l’égale dignité » dans lequel il est question de la gestion démocratique d’une diversité culturelle grandissante en Europe ancrée dans l’histoire de notre continent et amplifiée par la mondialisation.

Devenu depuis ces dernières années une priorité, le dialogue interculturel aurait selon les promoteurs de ce Livre blanc un rôle important à jouer dans la construction européenne, afin de  prévenir les clivages ethniques, religieux, linguistiques et culturels, d’avancer ensemble et de reconnaître nos différentes identités de manière constructive et démocratique, sur la base de valeurs universelles partagées.

Or, le racisme est un poison, c’est-à-dire qu’il s’apparente à un virus ; autant admettre tout de suite qu’il n’est guère aisé de l’éradiquer. Un virus (en latin, poison) est une particule microscopique qui peut infecter les cellules d’un organisme biologique ; et comme un virus, le racisme peut exister de manière plus ou moins  inoffensive dans un organisme, en l’occurrence  rester dans un état dormant dans le corps humain. A moins que le racisme ne soit un parasite, car celui-ci est un organisme vivant qui utilise un autre organisme vivant, appelé l’hôte, à la fois comme habitat et comme source d’énergie.

Quoiqu’il en soit, la capacité d’agressivité, voire de violence de nos sociétés en principe démocratiques à l’encontre des minorités ethnoculturelles ne cesse d’étonner; et leur capacité d’inertie et de résistance quand il s’agit de tout mettre en œuvre afin de les intégrer de manière durable est un défi permanent.

Notons que la manipulation du langage n’est pas la moindre des formes de cette violence, qui consiste à discriminer sous l’appellation générique « immigrés » les représentants de ces minorités et de leurs descendants, soit des populations migrantes, leurs enfants et leurs petits-enfants en quête d’une terre d’accueil pour des raisons économiques, politiques, environnementales, ou des étudiants étrangers; ainsi également, par exemple, la notion ambigüe de « issus de l’immigration » où l’on évite soigneusement de préciser après combien de générations on devient un autochtone.

Le racisme précède la discrimination. Il possède de multiples dimensions. S’il est possible d’appréhender le racisme de nombreuses manières, on peut néanmoins tenter de le définir. Soit l’ensemble des idées, attitudes, actes, et comportements visant à inférioriser les personnes des minorités ethnoculturelles, au plan social, économique et politique.

Le racisme représente un défi d’autant plus grand qu’il est peu ou prou, aujourd’hui, revendiqué en tant que tel. On aurait peine à identifier un groupe culturel, se  définissant par la couleur de la peau et par des caractéristiques culturelles ou religieuses, qui affirmerait sa supériorité aux autres, et être le seul à pouvoir jouir pleinement des droits garantis par l’État. En Europe, on aimerait croire que cette sorte d’idéologie aurait toutes les difficultés du monde à recueillir l’appui des États démocratiques modernes, si l’on songe aux crimes et atrocités que notre continent a connus dans le passé, et pourrait connaître de nouveau.

Dans l’arsenal des moyens dont dispose une société donnée afin de refuser aux minorités ethnoculturelles vivant sur son sol le droit de prospérer, il y a une arme puissante en particulier, à savoir la discrimination systémique. Lorsque diverses pratiques, décisions ou comportements se combinent à d’autres pour produire ou induire de la discrimination, lorsque les pratiques discriminatoires sont des maillons de chaînes parfois longues et complexes, et qu’elles se renforcent mutuellement, il s’ensuit que la responsabilité n’est alors imputable à personne, à aucune institution publique ou privée, aucune loi,  aucune décision, aucun élément particulier.

Le terrain est définitivement miné lorsque la discrimination directe, la discrimination indirecte et la discrimination systémique se combinent et se renforcent mutuellement afin de produire de l’exclusion économique et sociale.

A ceci, peuvent s’ajouter la dynamique des aléas de la politique internationale et celle de la conjoncture économique internationale, avec leur cortège de récession, de conflits sociaux, et de chômage, susceptibles d’alimenter les préjugés et les stéréotypes à l’encontre des populations migrantes.

On lira par conséquent avec intérêt l’excellent et exhaustif ouvrage de Katarina Seraïdari « Migrants et lutte contre les discriminations en Europe » (Strasbourg, Éditions du Conseil de l’Europe, 2010) lequel propose, en s’appuyant sur les recommandations du Livre Blanc, une synthèse des questions sociétales touchant aux migrants. Où notamment, l’auteur prend position et désapprouve la demande de réciprocité des États qui exigent des candidats à l’immigration de «démontrer» leur désir de s’intégrer; la charge de la preuve étant selon elle inversée, dans la mesure où la manifestation du désir précède, mais aussi et  surtout, conditionne l’aide accordée et la mise en place d’initiatives étatiques visant à l’intégration.

Katarina Seraïdari propose par ailleurs, avec bonheur selon nous, l’utilisation du terme «inclusion» (par opposition à exclusion) au lieu de celui d’intégration. Rappelons à ce propos la définition de l’inclusion sociale donnée par la Commission européenne dans le cadre de la mise en œuvre de la stratégie de Lisbonne : « L’inclusion sociale est un processus qui garantit que les personnes en danger de pauvreté et d’exclusion obtiennent les possibilités et les ressources nécessaires pour participer pleinement à la vie économique, sociale et culturelle, et qu’elles jouissent d’un niveau de vie et de bien-être considéré comme normal pour la société dans laquelle elles vivent. L’inclusion sociale leur garantit une meilleure participation aux processus de prise de décision qui affectent leur vie et un meilleur accès à leurs droits fondamentaux ».

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