Parabole du Développement Durable et de la RSE

Les inventions et innovations qui constituent notre style de vie, structurent notre imaginaire, nourrissent notre pensée, assurent notre développement, sous-tendent nos comportements et nos activités, et sans lesquelles notre existence nous paraîtrait  morne voire insupportable, ont souvent suscité de fortes résistances.

Pour ne donner qu’un seul exemple, il a fallu attendre plusieurs siècles avant que la fabrication du papier inventé par les chinois vers l’an 105 et introduit en Europe par les arabes au VIIIè siècle se répande et se généralise. Ce n’est qu’au XIIIè siècle qu’apparurent en France les premiers documents d’archives écrits sur papier ; et qu’en 1454 que fut inventée l’imprimerie par Gutenberg.

C’est dire que les mutations sociales et sociétales provoquées par les inventions et innovations s’enracinent très lentement dans le tissu économique et culturel, avant de germer dans la vie quotidienne des individus, des institutions, et des organisations. A l’instar d’une graine, laquelle peut attendre un certain temps avant de germer, temps dit de « latence » pendant lequel l’embryon reste en sommeil. On parle aussi de « dormance ». Une graine peut attendre plusieurs semaines, plusieurs années, voire plusieurs siècles avant que les conditions ne soient favorables à la germination.

A l’aune de l’enseignement de l’Histoire et de la botanique, on ne devrait pas s’étonner de la lenteur avec laquelle s’effectue l’ancrage des concepts et objectifs du développement durable et de la RSE dans la culture d’entreprise. Et pourtant !

On piaffe d’impatience, tempête, fulmine, et on ne peut s’empêcher de se demander : combien de temps faudra-t-il encore attendre avant que les dirigeants comprennent la nécessité de faire évoluer leur entreprise vers un nouveau modèle centré sur la conciliation du progrès économique, du progrès social, et de la protection de l’environnement ?

Toutes les mutations de l’histoire se sont inscrites dans la durée, de manière organique pourrait-on dire, quoique avec difficulté ou dans la douleur. Mais contrairement aux précédentes mutations, et, paradoxalement, alors que nous vivons une accélération sociale sans précédente, le temps nous manque cruellement.

Pour la plupart des membres de la communauté scientifique internationale, il est à craindre que la planète terre ne soit bientôt plus qu’un lointain souvenir parce que inhabitable, tout au moins pour l’humanité. Les scénarios d’une crise planétaire majeure dès l’horizon 2050 ne sont pas alarmistes mais réels.

Les entreprises et les organisations ont, au même titre que les États, les régions, et les individus, leur part de responsabilité, et un rôle prépondérant à jouer, un combat décisif qu’elles doivent mener sans tarder ; et sans la contribution des entreprises aux objectifs du développement durable, nommément la RSE, tout laisse à penser que ceux-ci ne seront pas atteints.

Les solutions existent, découplage entre croissance économique et consommation, rejets ou émissions de polluants ; dématérialisation de l’économie par le développement des services, de l’usage plutôt que de la propriété (économie de fonctionnalité) ; développement des énergies renouvelables ; éco-conception des produits et des services ; préservation et restauration de la dynamique et de la fonctionnalité des écosystèmes ; création d’emplois porteurs de sens et créateurs de lien social ; incitation des entreprises à reconsidérer leur modèle économique et de production pour prendre en compte leurs interactions avec la biosphère ; incitation des collectivités à prendre en compte la pérennité du capital naturel dans les politiques d’aménagement du territoire ou de développement économique ; investissement dans le capital naturel pour restaurer la pleine fonctionnalité et le potentiel d’évolution des écosystèmes ; économie circulaire inspirée par la nature …

On se souvient peut-être que, dans une nouvelle intitulée « Coup de Tonnerre » – A Sound of Thunder – publiée en 1952, l’écrivain américain de science-fiction Ray Bradbury (1920-2012), devenu célèbre à travers le monde avec ses « chroniques martiennes », racontait l’incident survenu lors d’un voyage dans le temps sur la planète terre effectué par des individus venus du futur. Un voyageur écrasa un papillon au Jurassique et cet incident apparemment insignifiant entraîna des conséquences dramatiques 60 millions d’années plus tard.

La mort d’un insecte a créé une réaction en chaîne – effet systémique – qui se répercuta pendant des millions d’années, et altéra le cours de l’évolution de la planète et de l’histoire de l’humanité.

Comme l’explique l’un des personnages, détruire dans le passé un animal, une plante, un insecte, un poisson, peut des millions d’années plus tard créer des effets incalculables sur l’évolution. On peut tuer un être humain préhistorique censé engendrer tout un peuple, toute une civilisation.

Certains écrivains, poètes, philosophes, ou artistes sont dotés d’une rare connaissance de l’âme humaine et d’un esprit visionnaire; mais on aimerait croire que tout ceci n’est que littérature, que « Coup de Tonnerre » n’est qu’un songe, une parabole, et non pas quelque présage ou prophétie.

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