Soit les trois volets du Développement Durable et de la RSE (DDRSE) : Le Profit, la Planète, et l’Humanité. Autrement dit l’efficience économique, la responsabilité environnementale, et l’équité sociale.

Il  ne saurait échapper à aucun observateur fût-il expert ou simple citoyen, que le premier demeure la priorité sinon la finalité des entreprises, le second bénéficie d’un engagement et d’un investissement grandissants ainsi que d’une intense communication et médiatisation, et le dernier reste le parent pauvre.

La tendance peut-elle évoluer ? Certains indices tendent à démontrer que les objectifs économiques et financiers continuent et continueront de prévaloir sur toute autre considération ; d’autres laissent à penser au contraire qu’il n’en est rien, et que les thématiques, valeurs , pratiques et actions liées à l’équité sociale, parmi lesquelles la lutte contre la pauvreté, le soutien aux communauté et la légitimité sociale, la santé et le bien-être des salariés, les droits humains,  le partage équitable des ressources et des risques, progressent de manière incontestable bien que lentement.

Les idéalistes, les militants de la cause environnementale, les acteurs associatifs qui œuvrent sans relâche et sans compter leurs heures afin d’assurer la promotion d’idéaux sociaux et sociétaux, les ONG, tous ceux et ils sont nombreux à travers le monde qui espèrent que l’engagement en faveur de la protection de l’environnement des entreprises est sans concession et d’abord animé par la volonté de mener de bonnes actions, de moraliser la pratique des affaires, la conviction que tout devait être fait afin de protéger notre planète et « de ne pas  compromettre la capacité des générations futures de satisfaire leurs besoins » (rapport Brundtland 1987), l’adoption sincère d’un comportement éthique et citoyen, ou la nécessité d’ancrer une culture de responsabilité à tous les niveaux de l’organisation, vont peut-être déchanter en prenant connaissance des conclusions d’une récente étude menée par Gregory Berry (Central Connecticut State University) qui a interviewé 19 dirigeants et 11 parties prenantes salariés compris dans 11 entreprises de l’industrie chimique. Ces conclusions ont été mises en ligne par REDD (Réseau Entreprise et Développement Durable).

Car les chefs d’entreprise interrogés ont confessé que la majorité de leurs actions environnementales était pour l’essentiel motivée par la perspective d’effectuer des économies, la réduction des coûts,  les contraintes de la réglementation et la gestion des risques.

D’aucuns, les réalistes ou considérés comme tels, les partisans d’une règlementation plus  contraignante et sévère, tous ceux qui s’opposent à la notion d’engagement volontaire vont au contraire arguer qu’en la matière la fin justifie les moyens, et que, quelles qu’en soient les raisons et motivations, furent-elles financières en termes de retour sur investissement, d’avantage concurrentiel, ou de valorisation de leur réputation, il est urgent que les entreprises s’engagent plus avant dans la défense et la protection de l’environnement, dans la lutte contre le réchauffement climatique et ses néfastes conséquences. Ceux-là tendent à penser que l’avenir de la planète et de l’humanité vaut bien un compromis.

Pourra-t-on inverser la tendance ?  Pourra-t-on faire en sorte que la finalité de l’entreprise ne soit plus le seul profit ? Pourra-t-on « moraliser » la pratiques des affaires ? Cette dernière interrogation en particulier hante les esprits depuis la survenue en 2008 de la crise économique et financière d’ordre mondial et systémique. Beaucoup voudraient croire que la « vogue » d’aucuns diront la « mode » du concept d’éthique des affaires est un leurre. Rappelons à ce propos pour ceux qui ne connaissent pas la position originale sinon pertinente, et toujours d’actualité, de Anne Salmon l’auteure de « Moraliser le capitalisme » éd. CNRS, 2009, laquelle affirme que la vogue de l’éthique loin d’incarner la réconciliation de l’entreprise avec les valeurs morales exprimerait l’émergence d’un nouveau type de comportement, par lequel le capitalisme et les entreprises n’étant plus portés par les valeurs positivistes du progrès au sens où on l’entendait depuis le XIXè siècle, se seraient érigés en « producteurs » d’éthique.

Nombreux sont ceux qui préfèrent poser la question d’une autre façon : Faut-il  absolument se demandent-ils  moraliser le capitalisme? Laissant entendre par là que la moralisation de la pratiques des affaires est une condition ni nécessaire ni indispensable, qu’elle est illusoire, mais que les États et les organisations mondiales doivent en revanche se doter d’un arsenal juridique – soit le droit international – afin d’exercer une pression et un contrôle, et pénaliser les contrevenants.

On peut se demander aussi si les entreprises ne vont pas être amenées à se pénaliser elles-mêmes ou à être tentées de le faire.  Ce qui peut sembler être une plaisanterie ou une provocation n’en est pas une.

Qu’on en juge par soi-même : On a pu ainsi lire sur le site de l’Agefi que selon un article de recherche d’Isabelle Girerd-Potin, Sonia Jimenez-Garcès et Pascal Louvet chercheurs au CERAG (Centre d’Etudes et de Recherches Appliquées à la Gestion de l’Université Pierre Mendès France de Grenoble) récompensé en Mai 2012 par l’AAIG (association académique internationale de gouvernance) visant à démontrer la corrélation entre la rentabilité financière et les trois volets de la DDRSE, « les entreprises socialement « irresponsables » incitent les actionnaires à exiger une prime de risque additionnelle. » Inouï. Vous avez bien lu.

L’article de recherche de nos trois chercheurs précise que les préoccupations environnementales et sociétales sont devenues un facteur de risques déterminant. Les investisseurs n’hésitent plus à sanctionner les entreprises irresponsables vis-à-vis des parties prenantes financières indirectes et valorisent celles qui prennent en considération les enjeux de la gouvernance interne.

Si les experts de la gestion des risques ne seront pas quant à eux autrement étonnés, car les enjeux de la DDRSE sont entrés dans le Top 10 mondial des risques selon les chefs d’entreprises, avouons tout de même notre surprise. C’est en somme le retour du bâton ou de la morale comme on voudra l’appeler, là où on ne l’attendait pas. Qui l’eût cru ? C’est le monde renversé. Ou le monde à l’endroit.

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