La RSE serait-elle soluble dans le Bonheur au Travail ?

Le bonheur au travail est l’un de ces concepts fourre-tout dans lequel on trouve, pêle-mêle, le bien-être au travail, la qualité de vie au travail, la reconnaissance, le management stratégique, la performance, la gestion des talents ou l’équilibre vie professionnelle vie privée, et, contre toute attente, la RSE.

C’est en 2012, lors du premier Rapport Mondial sur le Bonheur commandé par l’Organisation des Nations Unies (ONU), que le concept de bonheur fit son entrée officielle dans l’actualité, il est depuis devenu un phénomène sociologique, un terme à la mode, un « buzzword ».

Selon le Rapport 2015 sur le Bonheur, on assisterait à un tournant pour l’humanité, l’adoption des 17 Objectifs de Développement devait aider la communauté mondiale à évoluer vers un modèle économique plus inclusif et durable. Les concepts de bonheur et de bien-être devant participer aux progrès vers un développement durable.

On apprenait qu’un nombre croissant de gouvernements nationaux et régionaux utilisait des données et des travaux de recherche sur le bonheur dans leur quête de politiques visant à augmenter la qualité de vie des populations.

Le bonheur, nous dit-on, est de plus en plus souvent considéré comme un indicateur pertinent du progrès social et un objectif des politiques publiques.

Utopie ou Oxymore ?

Forts de cet adoubement du concept de bonheur par l’ONU, certains prétendent que le bonheur au travail fait l’objet d’une réflexion stratégique afin de concilier RSE et performance. Ils convoquent les neurosciences et la psychologie positive afin de nous convaincre de la réalité de ce « changement de paradigme ».

Comment sommes-nous passés du bien-être au travail au bonheur au travail, puis à la RSE? La RSE serait-elle soluble dans le bonheur au travail?

Car le bonheur au travail semble faire partie de ces utopies qui enflamment l’imagination et l’enthousiasme des internautes sur les réseaux sociaux. Alors, le bonheur au travail, utopie ou oxymore?

Outre le fait qu’un employé heureux n’est pas nécessairement plus productif, quoiqu’on dise, et qu’on connaît des entreprises performantes dans lesquelles les employés ne sont pas heureux, l’injonction de la quête du bonheur au travail semble pour le moins surfaite sinon suspecte.

 

Bonheur au travail, regards croisésD’aucuns affirment que le bonheur au travail est un sujet « scientifique ».

La « science du bonheur » était née. On aurait mis en évidence les mécanismes qui favorisent le bonheur dans les organisations. C’est dire qu’on attend avec impatience la publication d’une Norme ISO sur le bonheur au travail.

 

Rapport subjectif au bonheur

S’il ne fait aucun doute que le travail occupe une position centrale dans la construction identitaire d’un individu, en revanche sa perception du bonheur est déterminée en fonction de son rapport subjectif au travail, selon de nombreux critères parmi lesquels la satisfaction, l’autonomie, les contraintes, les conditions de travail, la rémunération, voire le sentiment d’exploitation ou d’injustice qu’il peut éprouver.

D’autant que la conception du bonheur en général et celle du bonheur au travail en particulier sont liées aux déterminants sociaux d’un individu, dont le genre, la catégorie socioprofessionnelle et l’origine sociale.

« Selon qu’on est fils d’ouvrier ou de cadre intellectuel, selon qu’on est une femme ou un homme, on vivra différemment une même situation professionnelle dans la mesure où l’on se perçoit en ascension ou en déclassement social ou que l’on définit son travail de manière centrale (pour un homme) ou secondaire (pour une femme). Au risque de simplifier le raisonnement des chercheurs, une femme d’origine sociale peu favorisée aura ainsi plus de chances de se satisfaire d’une position professionnelle donnée qu’un homme fils de cadre, et ce, que l’on parle de salaire, d’intérêt au travail ou de carrière. » (Christian Baudelot et Michel Gollac. — Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France. — Paris, Librairie Arthème Fayard, 2003.)

Il est à craindre, qu’en médiatisant de la sorte le concept flou et ambigu du bonheur au travail, on prenne le risque d’entretenir de faux espoirs et de passer à côté de l’essentiel, c’est à dire les travaux de recherche tant des entreprises que des chercheurs sur la qualité de vie au travail, le bien-être au travail, et le sens au travail.

La persistance de l’injonction du bonheur au travail paraît même indécente, lorsqu’on sait que le coût du mal-être en entreprise était de 12.600 euros par an et par salarié en 2016 dans le secteur privé.

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