Ce qu’il est désormais convenu d’appeler la triple crise planétaire – climat, biodiversité, pollution – et ses conséquences dont sociales, économiques, et sur la santé, nous enjoint de reconsidérer de manière urgente le rapport que nous entretenons avec « mère-nature ». Que nous apprend l’histoire de la philosophie et la philosophie de l’histoire sur cette relation vitale ?

Le concept de nature a depuis les temps les plus anciens fait l’objet d’une intense réflexion. Philosophes, mais également écrivains, poètes, économistes, historiens ou anthropologues se sont largement exprimés sur la relation étroite que nous entretenons avec elle.

Pour ne parler que de l’occident, la philosophie de l’ancienne Grèce s’était déjà intéressée à la nature, depuis Aristote jusqu’au philosophe allemand Heidegger en passant par Descartes, culture et nature ont tissé une dialectique féconde.

L’humanité est devenue insoutenable. Notre empreinte écologique globale dépasse les capacités et les ressources de la planète. Nous utilisons globalement la biocapacité d’une planète et demi, et nous dirigeons vers celle de deux planètes.

Effrayante perspective, d’autant que nous avons à bien des égards atteint des points de non-retour, ou points de basculement (tipping points) selon la terminologie scientifique.

Le 5ème rapport du GIEC définit un point de basculement comme un changement irréversible du système climatique. Il indique que les niveaux précis de changement climatique suffisants pour déclencher un point de basculement restent incertains. Il s’agirait du moment précis où l’incidence du réchauffement climatique sera telle que ses conséquences sur la vie sur Terre à l’échelle planétaire seraient catastrophiques.

Capital naturel

En d’autres termes, nous dilapidons et massacrons le capital naturel qui nous permet de vivre et de prospérer. Notre planère devient inhabitable.

Le terme de triple crise signifie que climat, biodiversité, pollution, sont interdépendants, ils constituent trois éléments centraux de la vie terrestre qui doivent être protégés avec la même détermination. Ce constat commence à être de plus en plus partagé au niveau international.

Les différentes approches, concepts et solutions pour résoudre la triple crise posent question. Il s’agit rien moins que de bâtir un changement transformationnel de modèle de société.

Ce que nos ancêtres appelaient la nature, et que nous qualifions aujourd’hui de services écosystémiques, a couvert avec largesse et générosité tous les besoins essentiels d’une humanité autrefois restreinte, agricole et soutenable, éparpillée sur l’immense planète Terre, révèle aujourd’hui ses fragilité, à la limite de l’effondrement dans certaine régions du monde.

Philosophes américains

Triple crise

La situation est telle que nous devons impérativement nous responsabiliser sur les impacts de nos activités, afin de promouvoir un monde juste et soutenable, et de coopérer avec toutes les parties prenantes de nos actions, citoyens, entreprises, organisations, Etats, tous solidaires et co-responsables.

Au XIXème siècle, la pensée américaine a fait émerger ce que nous appelons aujourd’hui une conscience écologique, d’aucuns considèrent que les Etats-Unis sont à l’origine du nouveau rapport qui tend à s’instaurer entre l’Homme et la nature.

Et à la fin du siècle, la création de parcs nationaux tel que le parc Yosemite témoigne de l’émergence de nouvelles valeurs écologiques et morales. Dans les années 1960 et 1970, les philosophes américains ont théorisé le concept d’« éthique environnementale ».

Philosophie environnementale

La philosophie environnementale ou philosophie de l’environnement, est une branche de la philosophie ayant pour objet d’étude l’environnement naturel et la place de l’homme dans celui-ci.

La philosophie environnementale inclut l’éthique environnementale, l’esthétique environnementale, l’écoféminisme, et l’écothéologie laquelle est une forme de théologie qui se concentre sur les rapports de la religion et de la nature, en particulier à la lumière des désastres environnementaux.

Ce n’est qu’avec l’industrialisation à marche forcée, qui apparait au XIXe siècle, que la nature est perçue comme fragile et menacée, nous obligeant à reposer les questions philosophiques et morales qu’on avait, à tort, pensé avoir résolues, dont celles de notre mal de vivre, de notre identité, de la perte de repères, ou du sens de l’histoire.

Philosophie contemporaine

Parmi les nombreux penseurs contemporains engagés dans la réflexion sur le rapport Homme-Nature, et la notion de triple crise, citons :

Michel Serres lequel a pensé l’écologie Le Contrat Naturel (1990) à partir d’une question juridique : la nature peut-elle être sujet de droit, et non plus seulement un objet.

Bruno Latour lequel à la croisée de la théorie politique et de la spéculation ethnologique, dans ses Face à Gaïa (2015) ou Où atterrir ? (2018), se propose de reconnaître et d’assumer les liens ténus qui nous attachent aux réseaux de formes de vie terrestres. L’humain est impliqué dans les environnements qu’il habite, il doit négocier politiquement avec l’ensemble de leurs composantes (y compris non humaines) une co-existence désirable.

Edgar Morin lequel dans son œuvre majeure La Méthode aborde les systèmes de la Nature et de la Vie, interrogeant les concepts de la physique classique et de la biologie, comme soutenant un rapport à la nature.

Isabelle Stengers philosophe belge, elle a introduit en philosophie le concept de « Gaïa » développé par James Lovelock et Lynn Margulis, notamment dans Au temps des Catastrophes.

Val Plumwood philosophe australienne, elle a développé une critique écologique de la raison moderne, et interroge les oppositions entre l’humain et la nature, le corps et l’esprit, l’intellect et les affects, dans une perspective éco-féministe, établissant un lien entre le projet de domination de la nature et les rapports de domination entre humains.

Vinciane Despret philosophe des sciences belge, elle mène une réflexion sur les façons dont nous nous rapportons aux animaux, sur les dispositifs scientifiques qui nous mettent en contact avec eux. Elle montre comment les bêtes sont considérées de telle sorte qu’elles répondent aux questions que les humains se posent sur eux-mêmes, et met en évidence à quel point les animaux ne sont pas des objets d’observation passifs.

Rappelons que la triple crise planétaire a été décrété par le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, comme la menace existentielle n° 1, qui nécessite un effort urgent et total pour renverser la situation dans laquelle nous nous trouvons.

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